16. Entraide et coaching


J’ai commencé cette semaine un nouveau coaching. Lors de mes dernières années d’enseignement, un ami m’a demandé si je voulais bien accompagner son fils qui avait des difficultés importantes à surmonter. Il m’expliqua le rôle qu’il croyait que je pourrais jouer et qu’il nomma alors : coach de vie. Il s’agissait principalement d’aider son fils à trouver et à mettre en pratique des solutions à ses problèmes, et ce à travers une relation plus personnelle que professionnelle. Être en relation dans une perspective d’aide, bien sûr, mais sans agenda particulier : j’écoute, je suggère parfois, je partage à d’autres moments mes expériences et nous échangeons simplement, souvent. Cela me fait penser à une relation de grand frère ou quelque chose du genre. On peut aussi voir cela comme un « entraînement » à résoudre ses problèmes ou à mieux vivre et c’est alors apparenté à ce qu’un coach peut effectuer comme démarche dans les domaines sportifs. Je crois d’ailleurs que les expressions de coach personnel ou coach de vie sont largement dérivées de ce contexte.

Ce premier coaching de vie a duré quelques années, avec une diminution progressive de la fréquence et de la durée des rencontres. Mon ami, son fils et leur entourage ont trouvé la démarche efficace et enrichissante. J’ai moi aussi beaucoup apprécié : c’est vraiment plaisant de me sentir utile et, au surplus, ça ravive plusieurs éléments fondamentaux de ma vie.

Depuis, j’ai effectué quelques autres coachings semblables et, comme mentionné d’entrée de jeu, j’en ai débuté un nouveau cette semaine. Trois heures et demie d’une rencontre des plus enrichissantes où j’ai, une fois de plus, eu la nette impression d’être utile. Quel bonheur ! 😊

L’essentielle entraide

Lors de ces accompagnements, il se dégage une saveur très semblable à celle rencontrée, à plusieurs reprises, dans les groupes d’entraide. J’ai croisé les groupes d’entraide anonymes au lendemain d’une période de désespérance intense qui m’avait amené aux portes du suicide. Après un départ (!) avorté, j’ai examiné les possibilités qui s’offraient à moi pour m’aider à remonter la pente. Entre deux ratures sur ma liste, j’ai aperçu un groupe d’entraide. Par dépit et non confiant, je me suis tout de même décidé à aller voir de quoi cela avait l’air.

Une aura un peu surréaliste enveloppe ce passage de ma vie, mais je me souviens d’une étrange impression de familiarité ressentie. J’étais chez nous. Au milieu de gens intenses, comme moi, mais pour plusieurs, très en santé mentale, contrairement à moi à ce moment-là.

Quel soulagement ! Après quelques errances de longue durée et un passage à vide vertigineux, j’arrivais enfin dans une oasis prometteuse. Et ses promesses, elle les a tenues !

J’avais alors une double problématique dérangeante pour les milieux plus traditionnels ou institutionnels : des problèmes psychologiques (dépression sévère au premier chef) et une forte dépendance à la consommation. Pour les groupes d’entraide anonymes où je venais d’atterrir, cela ne posait pas problème. Aucun questionnaire, aucun diagnostic, de l’accueil, des échanges et une seule condition requise : avoir le désir d’arrêter de consommer. Et dans l’état où je me trouvais, mettons que j’étais assez ouvert à cela ! Je venais d’être hospitalisé – pour une deuxième fois – après avoir complètement perdu la carte un bon bout de temps. À chaque fois, un diagnostic double : problèmes psychologiques sévères, bien sûr, mais reliés à un abus de consommation.

Consommation de quoi, direz-vous ? Consommation tout court. Je dis cela ainsi, car les groupes d’entraide dont je vous parle sont anonymes. Je vous parle donc ici des groupes d’entraide en général, et non d’un groupe en particulier. D’ailleurs, j’en ai fréquenté plusieurs dans les premiers temps. Il existe trois grands regroupements ou fraternités d’entraide internationales juste pour la consommation de l’alcool et des autres drogues : AA, NA et CA. On trouve aussi une fraternité pour venir à bout de la surconsommation de nourriture : OA. Un autre grand regroupement vise à cesser la consommation de jeu : GA. D’autres fraternités, souvent de moins grande envergure, ciblent des problématiques connexes comme la dépendance affective (DAA) ou les problèmes émotionnels (EA).

Querelle de joueurs. Jan Steen, 1665.

La plupart de ces fraternités sont issues du mode de vie suggéré initialement par les AA, qui proposent 12 étapes pour le cheminement personnel et 12 traditions pour le fonctionnement des groupes. Si on poursuit le même but que le regroupement auquel on participe, on en est membre, simplement, sans déclaration écrite ou engagement formel. Les structures de ces mouvements sont minimalistes et bénévoles. C’est basé sur l’entraide de gens ayant des problématiques semblables et aucun expert ou professionnel n’y travaille. Des personnes ayant mis en œuvre des solutions à leurs problèmes depuis plus longtemps aident, à leur tour, ceux qui débutent leurs démarches.

Je sais bien que ces fraternités ne constituent pas des solutions miracles. Mais si je ne les avais pas rencontrées, à un moment charnière de ma vie, je ne serais peut-être pas là, plus de 25 ans plus tard ! La plupart des gens ayant une forte dépendance aux consommations d’alcool, de drogues ou de jeu arrivent habituellement complètement fauchés et désespérés. Dans ce contexte de grande détresse, l’aide institutionnelle s’avère trop peu disponible et trop coûteuse. C’est souvent chaque jour et même plusieurs fois par jour que ces personnes ont besoin d’aide ! Dans cette situation, les réunions de ces groupes d’entraide s’avèrent providentielles. D’autant plus que les gens peuvent souvent aussi continuer à échanger en dehors des réunions formelles.

Alice au pays des merveilles. Illustration John Tenniel.

Cette façon de s’entraider pour résoudre nos problèmes, et même pour mieux vivre, a été pour moi une découverte fondamentale, semblable à une oasis : un lieu où s’abreuver lorsque la vie est trop aride. Mais au-delà de ces fonctions de survie, c’est aussi un milieu de vie exceptionnellement inspirant où j’assiste régulièrement à une rarissime fraternité laïque des personnes, et une communion des esprits. Des gens entrent dans une réunion, prostrés sous leurs problèmes, et en ressortent souvent allégés après s’être abreuvés aux partages des autres. Qu’il s’agisse de partages à saveur positive ou de témoignages de détresse, c’est la communauté d’esprit qui se dégage des réunions qui vient souvent relativiser ou même dissoudre nos perspectives particulières, fréquemment étouffantes. Évidemment, tous les groupes ne font pas le même effet à tout le monde et c’est pour cela que la plupart des gens en viennent à adopter une réunion hebdomadaire particulière dans laquelle ils s’impliquent et apposent graduellement leurs couleurs.

J’ai peu participé à ces réunions pendant les dernières années où j’enseignais. Je côtoyais tout de même régulièrement des amis rencontrés dans de tels groupes auparavant et qui maintenaient, tout comme moi, un mode de vie suggéré dans les mouvements anonymes : une bonne hygiène de vie, loin des dépendances à la consommation et rejaillissant positivement sur les autres. Au début de ma carrière d’enseignant, je trouvais le temps de redonner dans les groupes d’entraide et même dans d’autres milieux. Toutefois, les dernières années furent beaucoup plus exigeantes et presque toute mon énergie était alors utilisée pour continuer de redonner, autant que je pouvais… dans mes classes !

Arrivé à la retraite, ayant retrouvé du temps et de l’énergie, j’ai pris plaisir à retourner dans un groupe d’entraide pour voir si je pouvais y être utile. Et ce fut le cas. Alors ces temps-ci, j’y participe régulièrement en mettant l’épaule à la roue autant que possible : en partageant avec les autres et en me rendant disponible pour aider certaines personnes qui le demandent.

Dehors, une éclaircie laisse entrevoir un peu de soleil dans notre printemps pluvieux. Je pense à Béatrice qui doit achever son voyage en pays nordiques. Je revois son visage lumineux et l’entends me parler de solidarité… Il me semble y avoir une parenté évidente entre la solidarité et l’entraide. L’entraide est, en fait, une belle manifestation de solidarité !…

Percée de soleil. Photo : Benoît Guérin, 2008.

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6 commentaires à propos de “16. Entraide et coaching”

  1. Salut Benoit, te lire est un plaisir, tu as une belle plume et un beau talent de photographe.Tu réveilles beaucoup de questions en moi. Au plaisir de continuer de te lire…

    • Merci des commentaires Line, j’apprécie…
      Concernant les questions que tu as ou que tu pourrais avoir, tu peux évidemment me les poser ici ou par courriel, mais je suggère aussi qu’éventuellement on en profite pour prenne un café ensemble et échanger sur le récit ou sur nos vies ou sur la vie, en général!… 🙂
      Si jamais ça te dit, on pourrait envisager un moment quelque part après le chapitre 24 peut-être… ou à n’importe quel moment qui nous irait à tous deux…
      Au plaisir

  2. Je me souviens très bien de cette période difficile de ta vie et ce le fut aussi pour nous, très déstabilisant et très émotif. Heureusement que ces organismes existent car la famille ne sait pas toujours quoi faire et n’a pas les ressources nécessaires pour aider efficacement. Et on le sait aussi que la santé mentale est le parent pauvre de notre système de santé donc le commun des mortels se sent impuissant et démuni face à cette réalité.
    Alors l’entraide et le partage c’est vraiment important.
    A bientôt

    • Voilà des remarques bien judicieuses à mon avis, Danielle. Je crois toutefois qu’il ne faut pas minimiser le support de la famille dans les moments tourmentés. En tout cas, pour moi, il a permis de me rendre – bien vivant – aux essentielles voies de rétablissement que constituent les groupes d’entraide pour tant de personnes dans des situations semblables…
      À bientôt xoox

  3. Bonjour Benoit. Je fréquente moi-aussi un groupe d’entraide pour m’aider à approfondir ce qui donne un sens à ma vie. Cinq autres personnes et moi, nous nous rencontrons régulièrement une fois par mois pour nous partager un élément significatif qui a marqué le dernier mois dans les questions de sens à la vie. En complément à ces rencontres mensuelles, je viens de vivre 60 heures de silence dans un Centre de spiritualité qui m’ont permis de faire le point sur les divers engagements qui contribuent à donner un sens à ma vie à l’aube de mes 70 ans. C’est un beau cadeau que tous ne peuvent pas se permettre. Pierrette, pour sa part, avait son spectacle hier avec Grégory Charles avec qui elle suit des cours de piano à distance à l’aide de l’internet. Le piano contribue à donner un sens à sa vie alors qu’elle aura bientôt 74 ans. Je remercie la vie de nous permettre de vivre des activités aussi significatives. Au plaisir !

    • Salut François,
      Tes remarques empreintes de gratitude ont une forte résonance en moi.
      Je m’estime aussi très privilégié d’avoir eu, et d’avoir encore, autant de possibilités d’aide, d’entraide, de ressourcement et autres avenues si fertiles!… …
      Au plaisir d’échanger avec toi! 🙂

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