9. Fin mars au café : pays nordiques, jeunesse et humanité unifiée


Assis à la même table qu’il y a deux semaines, j’attends Béatrice. Il pleut depuis hier matin et la température oscille autour de zéro degré Celsius. Les bancs de neige diminuent lentement. Nous sommes entre deux saisons et le paysage en témoigne clairement.

Dans ce contexte, il fait bon être assis au chaud devant un bon café latté ! Le visage de Réal me revient en mémoire. Il apprécie ses premiers temps de retraite où il peut prendre une distance avec quelque projet que ce soit. Je comprends très bien, car lors de mon arrivée à la retraite, j’ai tellement apprécié prendre le temps de vivre, en dehors de toutes préoccupations particulières. Le travail à temps plein est, bien souvent, tellement exigeant !

J’aime beaucoup être assis dans un café à ses premières heures d’ouverture. L’ambiance est paisible. Je peux apprécier les choix musicaux qui varient selon les cafés ou le personnel en place, mais qui sont presque toujours dans un registre qui se marie bien aux vibrations calmes du matin. Je peux passer aisément de mes lectures ou du travail que j’accomplis à la contemplation des lieux, des scènes extérieures ou même des clients qui s’installent. Il y a de la place et chaque personne s’insère graduellement dans les espaces qui se comblent, au fur et à mesure. On dirait une danse improvisée qui se déploie progressivement jusque vers 11 heures, au moment où l’on change de tableau et que l’espace se resserre autour de chacun dans un tempo musical qui s’accélère. Habituellement, c’est à ce moment-là que je quitte le café vers d’autres cieux !…

Un parapluie fleuri, aux couleurs vives, avance sur le trottoir. Il contraste joyeusement avec la grisaille qui domine. Rendu à proximité du café, j’aperçois le visage de Béatrice qui émerge progressivement de la toile du parapluie. Je la salue d’un hochement de la tête et elle en fait autant. Elle secoue son parapluie et entre dans le café. Nous échangeons des salutations pendant qu’elle suspend son manteau et son parapluie à un crochet mural. Lorsqu’il fait une telle température, les premiers échanges tournent souvent autour de la température ou de ce qu’elle nous fait vivre. En soulignant la froideur humide de ce petit matin, Béatrice se dirige droit au comptoir de service en mentionnant qu’un bon café chaud est de mise.

Les jours de pluie. Photo : Dorothée S., 2008.

Attablés derrière nos cafés, Béatrice me parle des émissions sur lesquelles elle travaille ces temps-ci et je suis soudain frappé par l’ampleur du travail qu’elle accomplit. Comment fait-elle donc pour mener de front son quotidien de travail et un projet de l’envergure de La fin des milliardaires ?…

Les échanges sont très agréables, mais le rythme moins endiablé que lors de nos rencontres précédentes. J’ai souvent l’impression que les humeurs suivent un peu la température et c’est le cas ce matin. Après tout, pourquoi ne serions-nous pas un peu « à la baisse » lors d’une journée de basse pression atmosphérique où une dépression amène une pluie continuelle ? Nous faisons tout de même partie de la nature ! 😊

L’énigme scandinave

«Ces temps-ci, c’est un peu plus fou que d’habitude, me dit Béatrice. Je dois prendre les bouchées doubles, car je pars bientôt pour un séjour dans les pays nordiques, principalement en Suède et au Danemark ». Il s’agit surtout d’un voyage de travail pour l’une des émissions sur lesquelles elle travaille actuellement, mais elle en profitera pour allonger son séjour d’une bonne semaine, afin d’approfondir un élément-clé du projet La fin des milliardaires : « Je dois rencontrer là-bas des sociologues et autres spécialistes, pour comprendre un peu mieux comment les gens de ces pays arrivent à soutenir à la fois une répartition des richesses des plus égalitaires au monde et une économie en très bonne forme. »

Un souvenir très relié au propos de Béatrice fait surface et je lui dis : « Ça me rappelle un reportage que j’utilisais en classe et où un sociologue danois explique comment les citoyens de son pays sont satisfaits, pour une très vaste majorité, de leur système de redistribution de la richesse. En fait, il dit que la plupart des gens sont contents de payer autant d’impôt (parmi les taux d’imposition les plus élevés au monde !), car ils estiment qu’un pays plus égalitaire est plus paisible et agréable à vivre. Ce n’est pas bien vu d’afficher de grandes richesses chez eux et ce, même pour la reine du pays ! »

« Exactement ! enchaine Béatrice, ce sont les mêmes genres d’affirmations qui m’ont attirée vers ces pays. Le lien avec notre projet d’émission est trop évident ! Si de larges pans de population apprécient vivre avec le nécessaire et sans plus, s’ils vivent la solidarité à large échelle avec plaisir, il faut trouver d’où provient cette façon de voir. De la famille ? De l’école ? Et, évidemment, on pourra s’inspirer de ce qu’on trouvera pour bâtir notre émission. »

Je lui demande : « Est-ce que tu crois qu’il vous sera possible d’insérer un spécialiste d’un de ces pays dans l’émission ? »

« C’est possible, me répond-elle, mais je n’en sais rien pour le moment. Ça pourrait être fort intéressant et constituer une petite touche d’exotisme non négligeable ! » Je souris en voyant ses yeux pétillants bien assortis à sa mimique un peu moqueuse. La réalisatrice vient de ressortir d’un seul coup. Elle compose avec la forme de son émission avec une joie sans équivoque, avec la flamme de celle qui exerce le métier qu’elle aime !

Extrait d’Alice au pays des merveilles: […] Elle avait bien envie de sortir de cette pièce sombre pour aller se promener parmi ces parterres de fleurs superbes et ces frais jets d’eau, mais elle ne pouvait même pas passer la tête dans la porte. « Et même si ma tête y passait, songea la pauvre Alice, cela ne me servirait guère sans mes épaules. Oh, comme j’aimerais me recroqueviller comme un télescope ! Je crois que je pourrais, si seulement je savais par où commencer. » Car, voyez-vous, Alice avait vécu depuis peu tant d’événements hors du commun qu’elle en venait à penser que bien rares étaient les choses véritablement impossibles. […]

Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, premier chapitre. Édition et traduction de Laurent Bury. Illustration : Sir John Tenniel.

On dirait qu’un vent du nord a ragaillardi nos esprits et que l’hiver a soudainement repris sa place à notre table. On laisse lentement le jour de pluie se réinstaller en sirotant doucement nos cafés… Puis, Béatrice interrompt le silence : « Est-ce que tu as noté quelques nouvelles pistes de réflexion, depuis notre dernière rencontre ? »

Le filon de la jeunesse

J’ouvre alors la chemise où j’ai noté mes idées : « Ah oui, je ne sais pas si c’est un angle d’intérêt, mais… dans une réunion de famille, je me suis retrouvé avec une gang de jeunes d’autour d’une vingtaine d’années, à échanger sur des sujets semblables à ceux qui seront traités dans ton émission. Et j’ai été étonné par leur intérêt et leur ouverture sur le monde. J’ai aussi été frappé par l’énergie très vive avec laquelle ils abordaient les discussions. » Je partage alors avec Béatrice ce sentiment très fort qui a émergé à la suite de cette rencontre. Cette impression que l’émission multiplateforme en chantier gagnerait énormément à faire une place prépondérante aux jeunes : « Il me semble que ces jeunes pourraient bien constituer une des pierres angulaires de la continuité dans un tel projet. Je ne veux pas dire qu’ils soient plus importants que les experts présentateurs de tous les domaines comme l’écologie ou la solidarité, mais je crois que l’impact serait beaucoup plus généralisé si l’on s’assurait, par exemple, de jumeler chacun des spécialistes à un jeune passionné du même sujet. »

Béatrice s’enfonce un peu dans sa chaise, la bouche entrouverte comme pour se permettre de laisser doucement entrer ce qu’elle vient d’entendre : « Depuis le début du projet, j’ai toujours bien en tête de m’assurer que toutes les tranches d’âge soient représentées, mais là… je crois qu’il s’agit peut-être d’une piste de développement beaucoup plus vaste !… »

Elle prend une gorgée de café et j’en profite pour lui demander : « Crois-tu qu’il s’agit d’une piste de travail « trop » vaste ? »

« Non, pas vraiment, répond-elle, j’ai aussi l’impression qu’il pourrait s’agir d’une facette fondamentale de l’émission, mais… il faut que je prenne le temps de voir tout ce que cela représenterait comme temps de planification et coûts supplémentaires… »

Nous continuons d’échanger autour des possibilités d’aménagement du projet pour une intégration systématique de jeunes et de moins jeunes. Nous évoquons même la possibilité d’impliquer les milieux d’éducation desquels sont issus les jeunes ou les autres intervenants de l’émission. Les départements des sciences humaines ou politiques, par exemple, semblent facilement compatibles avec la démarche du projet.

La fougue de la jeunesse. Photo : Benoît Guérin, 2017.

Les voies d’unification de l’humanité

En mentionnant qu’elle doit quitter la rencontre bientôt, Béatrice me demande s’il y a un autre aspect que j’aimerais soulever. En regardant mes notes, je remarque un point que j’ai souligné : « En ce qui concerne la mise en place d’une humanité unifiée, tu me disais, lors de notre première rencontre, que ça pourrait peut-être prendre place à travers l’ONU, si elle est très revampée, mais… il me semble que ça ne peut qu’être alors un projet à très long terme. Est-ce que tu comptes attendre de voir où ça mène avant d’envisager d’autres avenues ? »

Béatrice me répond : « Justement, il y a eu un peu de nouveaux développements à ce propos récemment. En jasant avec l’une des collaboratrices principales du projet, il nous est apparu évident qu’une autre avenue que l’ONU doit être – aussi – envisagée et probablement implantée, assez rapidement, et ce afin de concrétiser ce volet important de l’émission. En fait, on croit qu’il est possible de travailler parallèlement aux deux possibilités et, si les démarches auprès de l’ONU finissaient par porter fruit, les deux avenues pourraient possiblement être alors unifiées. »

Curieux, je demande : « Avez-vous déjà une idée de l’allure que pourrait avoir cette autre avenue de développement ? »

« Tout n’est évidemment pas fixé à ce propos, dit-elle. Nous croyons qu’il est préférable de laisser une bonne part de libre arbitre à l’équipe qui travaillera dans ce sens. Mais nous avons tout de même quelques grands axes de tracés. D’abord, il doit assurément y avoir une équipe pour établir, préciser et présenter – le plus simplement et concrètement possible – les valeurs et les façons de faire autour desquelles les humains veulent se rassembler, ou plutôt, s’unifier politiquement. Il faudra ensuite que soient mis en place des moyens, principalement électroniques, afin que les personnes intéressées à s’unir autour des textes élaborés puissent le faire de façon efficace : inscriptions claires et rapides, mises à jour régulières des listes, etc. On envisage, entre autres, de placer un décompte des inscriptions visible sur les diverses plateformes, et ce en temps réel. On travaillera en collaboration avec des spécialistes en politique internationale et on compte établir des ponts avec des acteurs, anciens ou actuels, de l’ONU. J’ai aussi l’intention d’intégrer à ce volet fondamental de l’émission quelques organismes citoyens œuvrant à des objectifs d’unification très semblables. L’un de ceux-ci collige même les informations concernant les personnes qui se considèrent citoyens du monde et ce, depuis les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale ! Évidemment, il y aura un bon travail de conciliation des divers points de vue à prévoir, mais cela promet d’être passionnant ! »

Interpellé par le sujet, mais un peu sceptique, je demande : « Mais est-ce vraiment réaliste de penser créer une nouvelle association politique qui puisse exister au-delà des pays ? Les pays détiennent déjà tous les leviers politiques, ils déterminent eux-mêmes les valeurs qui prévalent chez eux, ils ne laisseront pas facilement aller leurs pouvoirs, non ? »

« Non, sûrement pas, répond Béatrice, et on ne compte pas implanter complètement ce rêve ultime de l’émission, dès le début. On prendra le temps ! En plus, comme je t’avais dit lors de notre première rencontre, les pays doivent tout de même conserver une complète autonomie à bien des égards : culture, langue, particularités territoriales, etc. »

« Je me souviens, dis-je, et je pense bien que ça mérite d’être au moins essayé !… » Comment ne pas admettre qu’une telle démarche progressive et patiente ne soit pas, à tout le moins, possible ?… L’idée de tenter de mettre en place une humanité unifiée me donne le vertige, mais elle m’attire aussi passablement !…

Sur ces grandes et belles images en devenir, nous terminons lentement nos cafés en ramenant la discussion dans le concret de l’endroit où nous sommes agréablement installés. La pluie a cessé. Les nuages laissent apparaitre de belles éclaircies où le ciel bleu prend place…

Tous les deux bien contents de la rencontre et des échanges qui ont eu lieu, nous nous quittons en fixant un prochain rendez-vous, après le retour de voyage de Béatrice, dans un peu plus d’un mois.

Occurrence en bleu. Photo : Benoît Guérin, 2017.

 Chapitre précédent                            Chapitre suivant


2 commentaires à propos de “9. Fin mars au café : pays nordiques, jeunesse et humanité unifiée”

  1. Bonjour Benoît,
    je trouve intéressante le filon de la jeunesse que tu évoques en envisageant la possibilité de jumeler des jeunes à des spécialistes de l’écologie et de la solidarité. Le Centre Le Rocher qui est un centre de croissance humaine et spirituelle a jugé pertinent d’aller vers les jeunes de l’anticafé Fougère et de les soutenir afin de leur permettre de s’impliquer dans leur communauté à leur manière. En guise de soutien intergénérationnel, une équipe d’Anges gardiens sera bientôt mise en place dans cette perspective. C’est dans cette visée que je retiens ton offre au sujet de tes pratiques méditatives susceptibles d’être offerte aux jeunes au moment jugé opportun. Je te contacterai à ce sujet quand je jugerai que cela est possible dans le cadre de l’évolution du projet Fougère. Au plaisir !

    • Bonjour François,
      C’est toujours agréable d’échanger un peu avec toi ici…
      Je crois en effet qu’il y a quelque chose de particulièrement porteur dans le jumelage entre la jeunesse et les moins jeunes. C’est comme toutes les rencontres moins probables, ça peut permettre d’élargir l’horizon commun et d’ouvrir sur un nouveau champ de possibilités… Un peu comme une personne qui vit en ville depuis toujours et qui se retrouve dans la nature pour un long moment peut aussi être amenée à voir la vie plus largement…
      Et je crois bien que si l’humanité veut garder sa place sur Terre, elle devra rapidement retisser les liens avec tout le vivant, humblement, et avec toute sa capacité d’émerveillement.
      Dans Citadelle (1948) Saint-Exupéry a joliment illustré l’importance de nos liens : « Tu es nœud de relations et rien d’autre. Et tu existes par tes liens. Tes liens existent par toi. Le temple existe par chacune des pierres. Tu enlèves celle-ci : il s’écroule. Tu es d’un temple, d’un domaine, d’un empire. Et ils sont par toi. »
      Quant à une éventuelle rencontre avec les gens de l’anticafé Fougères, mon offre tient toujours! 🙂 Peu importe la formule…
      Au plaisir !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*