4. Rêver la solidarité


En prenant le métro bondé, ce matin, je pense soudainement à la solidarité dont me parlait Béatrice au café. Il me semble qu’une société plus solidaire dégagerait plus de ressources pour les transports en commun. Cette forme de transport est beaucoup plus économique (et écologique !), en coût par personne, que l’automobile. Une société où chacun veille à l’intérêt des autres devrait donc favoriser largement les transports en commun en les rendant les plus agréables possible. Pas seulement efficace, mais agréable. Pour le moment l’automobile est généralement largement plus confortable et agréable : disponible sur le champ, plus spacieuse, climatisée au besoin, etc.

La solidarité. Mais qu’est-ce que ça veut dire au juste ? La solidarité s’établit, je crois, à partir d’un constat d’interdépendance fondamental comme dans un écosystème où tous les éléments sont interreliés. Si l’on considère que chacun est lié significativement aux autres, il est naturel et conséquent de vouloir prendre soin des autres comme de soi-même, car ils constituent comme une extension de nous-mêmes. Dans notre contexte de mondialisation économique, c’est on ne peut plus vrai ! Certains font les chandails de presque tous les autres tandis que d’autres cultivent la nourriture des gens à l’autre bout du monde. Les échanges ne connaissent pas de frontières.

Dans cette optique, la solidarité constitue donc l’ensemble des comportements issus de la prise de conscience de notre interdépendance. Négliger quelqu’un, c’est négliger une partie de notre humanité. Si l’humanité est envisagée comme un corps humain où toutes les parties sont liées les unes aux autres, on cherche naturellement à éviter les déséquilibres d’un organe à l’autre ou… d’un individu à l’autre. Autant on ne veut pas d’un cœur qui prendrait toutes les réserves d’oxygène du corps, on ne veut pas non plus d’un humain qui monopolise les richesses nécessaires à la survie des autres !… La solidarité consiste alors à s’assurer que chaque humain bénéficie de ce qui est nécessaire à sa survie ou à mener une bonne vie.

Par analogie, La fin des milliardaires viserait à éliminer les plus grandes disproportions dans l’humanité ou… dans le « corps humain ». Et l’établissement d’une humanité unifiée où dominerait la solidarité, serait l’émergence d’un corps équilibré ou en santé. Évidemment, cette métamorphose ne peut avoir lieu que dans un contexte écologique où la nature reprend du poil de la bête !…

Du poil de la bête. Photo : Benoît Guérin, 2018.

Je regarde par la fenêtre du salon de notre maison et vois passer ma voisine avec son Golden Retriever blond. Elle habite un peu au sud de chez nous, vers le marché. Dans mon quartier les Golden Retriever ont nettement la cote. Il y en a partout ! C’est vrai qu’ils ont tellement l’air gentils ces chiens-là ! 😊 Et avec tous les enfants en bas âge du quartier, c’est particulièrement appréciable.

En pensant aux enfants, je revois cette petite fille bouillante d’énergie qui était présentée dans un reportage à la télé récemment. Elle s’était retrouvée brusquement orpheline suite au décès de ses parents, lors d’un bombardement dans son pays où la guerre sévissait depuis plusieurs années. Elle avait été adoptée par une famille d’ici qui avait déjà trois enfants et ne vivait pas richement, mais dont les parents avaient alors senti – sans ambiguïté – l’importance de venir à la rescousse. Un peu comme si l’un de leurs propres enfants avait été en détresse. Quel élan de générosité sans frontières !

Suite aux grands conflits ou catastrophes, on assiste souvent à d’importantes manifestations de générosité et de solidarité humaine. Si autant de gens sont pourtant laissés pour compte sur la planète, cela doit provenir d’une multitude de drames quotidiens qui ne sont pas reliés à de très gros événements. Je repense à ma rencontre avec Béatrice où elle disait qu’on ne peut remplacer l’envie d’être milliardaire que par une autre envie de grande envergure qui nous comblerait. En tout cas, il semble bien que les événements majeurs aient le don de mobiliser beaucoup plus les gens !…

Évocation familiale. Photo : Benoît Guérin, 2017. Tableau : Noé et l’arc-en-ciel (détail), Marc Chagall, 1961-66.

La rente de retraite

Bien assis dans mon salon, je suis frappé par une autre évidence. Tout ce temps que j’ai maintenant pour réfléchir, observer et écrire, il y a bien peu de gens qui ont cette opportunité ! Je suis favorisé, c’est bien évident. Au moment de réfléchir à la solidarité, cela m’interpelle. J’ai accès depuis peu à une rente de retraite. 45 % d’un salaire d’enseignant, mais… quand même. C’est une rente de retraite et je n’ai que 55 ans. Je peux maintenant faire ce que je trouve le plus important ou ce que j’aime le plus. Je peux cesser de me préoccuper de gagner ma vie. C’est énorme !

Cette pension, que plusieurs jugeraient insuffisante, je la trouve énorme parce que je me compare aux autres. Pas à des gens plus chanceux que moi, mais à tous les autres autour de moi comme ailleurs. Je me compare à cette grande majorité de personnes sur la Terre qui ne bénéficient pas d’une telle rente pour vivre leur dernière tranche de vie. Moi, j’ai eu la chance – je dis bien la chance – de cotiser à quelques régimes de pension compatibles entre eux et menant à des prestations déterminées d’avance ou à un montant de pension régulier et stable (très peu indexé au coût de la vie toutefois !) et ce, jusqu’à ma mort. Je peux me détendre dans la perspective d’un revenu décent garanti jusqu’à la fin de mes jours, quand même !

Dans ma nouvelle situation de vie et depuis mes dernières années d’enseignement en préretraite (autre avantage de vie trop rare !), plusieurs projets m’attirent : écriture (évidemment !), aide humanitaire et environnementale dans des organismes, coaching de vie, implication politique, travail en communication (en particulier à la radio), etc. Curieusement toutefois, à peine arrivé à cette pension, c’est l’urgence de faire tout ce que je peux pour permettre aussi à d’autres (au plus grand nombre d’humains possible) d’avoir accès à un revenu semblable qui prend le dessus et… je n’avais pas vu venir cette situation ! Élan de solidarité ou quelque chose de très semblable…

La société des loisirs… on repassera !

Adossé à mon fauteuil, je reste avec le ressac de cette belle idée de permettre à tous d’avoir accès à une rente de pension décente. Les images me reviennent comme autant de vagues énergisantes et apaisantes à la fois… Un souvenir de mes années d’école secondaire se glisse entre deux vagues et je revois cet enseignant d’un cours d’économie, bien campé au milieu des années ’70. Il nous prévoyait une société des loisirs pour les années à venir. Un monde où l’automatisation allait diminuer grandement le nombre d’heures de travail de la majorité des gens. Il parlait de l’émergence probable, à court terme, de la semaine de 20 heures où chacun devrait aménager beaucoup de loisirs pour combler ses semaines !

Force est de constater que cette société des loisirs n’est jamais venue au monde. Le nombre d’heures de travail est stable ou même augmente, depuis les années ’70. C’est la société des minorités richissimes qui s’est imposée à la place ! Un peu comme si toute la richesse issue des économies liées à l’automatisation (et à la mondialisation économique) s’était engouffrée dans les poches des multinationales et d’une infime minorité de personnes au lieu d’être redistribuée massivement pour diminuer les heures de travail de la majorité.

Dans ce contexte, il est bien légitime de croire que les ressources nécessaires à aménager des conditions de vie meilleures sont disponibles, mais mal réparties. Qu’il s’agisse d’implanter un revenu de retraite décent pour tous ou de diminuer les heures de travail, il me semble au moins permis d’espérer et de travailler en ce sens !… 

Alice au pays des merveilles. Illustration : Dawn Hudson.

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2 commentaires à propos de “4. Rêver la solidarité”

  1. Je suis d’accord avec Benoit pour rêver la solidarité en essayant de la mettre en œuvre là où on a les pieds. Pour ma part, depuis le début de ma retraite de la vie active en 2010, je vis la solidarité en offrant mes services bénévoles sur deux conseils d’administration distincts, soir celui du Centre Le Rocher et le conseil sectoriel de l’AREQ Rivière-du-Nord.

    • J’estime comme toi, François, que vivre le plus solidairement possible c’est fondamental et essentiel. Pour moi, le rêve vient compléter la démarche en traçant des avenues complémentaires qui pourraient accueillir tout le monde en zone de partage et de satisfaction de vivre! 🙂

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