42. Humanité solidaire, écologique et unifiée : grandes avenues


Béatrice et Gabriel sont allés chercher un deuxième café et reviennent du comptoir en discutant allègrement. Je suis bien content que le courant semble bien passer entre ces deux-là. Je n’étais vraiment pas certain avant la rencontre…

Scène de Café à Paris. Henri Gervex, 1877.

Ils sont à peine assis que je poursuis en lien avec la discussion déjà amorcée : « On vient tout juste d’évoquer une diminution nécessaire de la consommation d’objets – et des taxes qui y sont reliées – et une possible augmentation de certaines dépenses de l’État : financement accru de l’éducation postsecondaire, généralisation de l’accès à l’assurance-chômage, etc. Pour que de tels changements s’effectuent sans trop de résistance, je crois qu’il faut prendre la peine de bien aménager de nouvelles avenues d’organisation sociale. »

Augmenter les revenus de l’État et l’éducation socio-environnementale

J’enchaine : « Il faut accroitre les revenus de l’État et cela passe par une meilleure répartition des revenus et richesses. Il paraît incontournable d’augmenter la part d’impôts et de taxes payés par les individus et entreprises les plus riches. Cela doit se faire graduellement, bien sûr, mais le plus rapidement possible. Pour y arriver, une augmentation significative de l’éducation socio-environnementale pourrait s’avérer très aidante. À travers les institutions on peut accroitre graduellement l’éducation citoyenne pour une meilleure compréhension des atouts de la solidarité et de l’écologie. Mais cela peut aussi passer, et peut-être plus rapidement, par les médias de masse. Des émissions comme celles envisagées par Béatrice, par exemple, constituent de réelles voies d’éducation. Les institutions politiques pourraient aussi utiliser avantageusement de semblables véhicules éducatifs. »

L’éducation dans la cour. Murale à Rincon de Guayabitos, Mexique ( Pxhere).

Gabriel intervient avec ferveur : « Je pense que c’est non seulement réaliste, mais c’est grandement temps qu’on s’engage socialement dans des changements d’envergure ! Je suis vraiment tanné d’entendre des personnes répéter que sans l’accès aux grandes richesses plein de gens ou d’entreprises s’en iraient ailleurs. Eh bien… qu’ils s’en aillent, ceux qui ne voient que la richesse démesurée comme attrait dans la vie ! Il y a bien assez de monde qui se contenterait de bons salaires ou revenus d’entreprises sans pour autant appauvrir le reste du monde ou dévaster la nature ! »

Délicate nature. Photo : Benoît Guérin, 2011.

« Tout doux, mon ami, dis-je à Gabriel, tu vas faire peur à Béatrice !… »

Essentiels grands changements : le plus vite possible !

« Vraiment pas, s’esclaffe Béatrice, je comprends tellement qu’on veuille rapidement des changements très importants ! En fait, si l’on ne suggère que des petits pas, non seulement les changements seront insuffisants pour atteindre les buts, mais ils ne permettront pas de susciter l’intérêt ou la motivation des gens pour une telle démarche. Je suis convaincue que les changements proposés, ou mis en œuvre, doivent avoir une dimension de grandeur, ou de rêve, pour remplacer les rêves malsains de richesses disproportionnées que l’on observe actuellement. »

Mémorial Strawberry Fields à Central Park (détail). Photo : Ramy Majouji, 2006 (Wikimedia).

« Tu vois, dis-je à Gabriel, c’est comme je t’avais dit à propos de Béatrice, un heureux mélange de fougue et de réalisme, un genre de sagesse précoce ! »

« Bon, bon, bon, on se calme, pas de flagornerie ! » s’empresse de dire Béatrice.

Quand même, me dis-je, dans la brioche que constitue notre petit trio improbable, la chimie est bonne et la pâte a levé ! Durant la petite pause spontanée qui a lieu, il me semble que nous prenons le temps d’en humer les effluves agréables… 😊

Des rêves réalistes : équitables et écologiques

Béatrice reprend : « C’est fou de ne pas se rendre compte que personne ne vaut des milliards, ni même des millions ! Incroyable que toutes nos années d’école et d’éducation en famille ne nous aient pas instruits de l’évidente importance de redistribuer équitablement les profits des entreprises. Ces profits sont le fruit du labeur et de l’organisation d’une collectivité et doivent donc revenir à la communauté, pas seulement à quelques-uns. Ce n’est même pas si difficile de comprendre, me semble-t-il, que lorsqu’on a la “chance” de mettre sur pied un créneau entrepreneurial générant des profits exorbitants, il faut absolument partager avec les moins “chanceux” en payant plus d’impôts, pour créer un monde où l’on peut être heureux de façon plus stable, au-delà des chances et malchances ! Comment ça se fait qu’on ne vise pas que des rêves réalistes sur Terre ? Des rêves qui préservent l’environnement et bénéficient à tout le monde… »

Art de la rue. Photo : Linus Schũtz, Berlin.

La politique et les affaires coopératives

« C’est bien trop vrai ce que tu dis Béatrice », dit Gabriel. Je me dis souvent aussi que la politique ou les affaires, ça ne devrait pas être comme un sport de compétition. Moi, je pense que c’est le jeu qui est le plus intéressant dans les sports, pas la compétition contre l’autre, mais plutôt le dépassement ou la réalisation, avec les autres. On parlerait alors du sport, ou des affaires, ou de la politique, pour le plaisir de bien les vivre et les réussir, en incluant les autres et l’environnement autour !… »

Solidarité. Salah Enani, 1985 (Flickr).

Et l’amour bordel ?!…

J’enchaine en disant : « Si on pousse un peu plus loin ces raisonnements, on aboutit dans des entreprises ou des gouvernements où –  l’amour – prend la place qu’il n’a pas actuellement. On dirait qu’aimer, ce n’est l’affaire que de la vie privée. Pourtant, pour la plupart des gens, aimer ou bien vivre ses relations avec les autres, c’est bel et bien quelque chose d’essentiel ! Comment a-t-on pu évacuer ce mot du domaine public ?… Ça me fait penser à quelque chose qui est arrivé hier. En échangeant avec Alex, dans une rencontre de coaching, une image est apparue : des gens très riches qui faisaient figure de parents, à côté des plus démunis tenant lieu d’enfants, très défavorisés dans cette grande famille humaine. On se demandait comment de tels parents pouvaient en venir à s’occuper surtout de l’intelligence artificielle ou de l’exploration spatiale, alors que plusieurs de leurs enfants étaient contraints à l’esclavage industriel, victimes des guerres ou même mouraient de faim ? Que dirait-on d’un parent qui favoriserait de telles quêtes futuristes, aussi prometteuses fussent-elles, alors que certains de ses enfants sont privés du nécessaire ?… ☹ »

Projectile d’amour. Murale de Banksy, Bethléem.

Une plage de silence s’ouvre entre nous, baignée par les rayons du soleil, toujours aussi omniprésents…

Plage de silence. Photo : Benoît Guérin, 2018.

Puis, Gabriel reprend : « Quand tu mets ainsi l’amour en évidence, ça me rappelle le MAPES Monde. Je trouvais tellement que c’était inspirant de remettre l’amour à l’avant-plan, comme il l’est si souvent dans la vie du monde ! Je sais bien que plusieurs personnes préfèrent parler d’entraide ou de solidarité en société, mais moi je fais partie de ceux que les mots d’amour inspirent encore plus. »

« Attends un peu, intervient Béatrice, c’est quoi ça le MAPES Monde ? »

Je m’empresse de faire un petit topo de cet organisme, actuellement en dormance. J’avais à peine dessiné les dernières images sommaires que Gabriel s’exclame : « OK, si je comprends bien tu n’as jamais parlé de cette grande aventure du MAPES Monde avec Béatrice ?… »

J’enchaine rapidement : « T’exagères Gabriel ! J’avoue que pour une poignée de monde, et moi-même, cela a probablement été un beau feu de joie ou même une certaine avenue pavée de rêve et d’espérance, mais… on s’entend pour dire que tout cela dort depuis un bon bout de temps ! »

Pavage de rêve. Photo : Benoît Guérin, 2017.

« Ça dort peut-être, dit Gabriel, mais à ce que je sache, c’est encore bien vivant dans le cœur de plusieurs et même dans le site internet, le drapeau suggéré ou les autres éléments disponibles sur le site. Et tu me disais que, ayant maintenant plus de temps, le manifeste poétique écrit il y a une dizaine d’années pour relancer le mouvement serait peut-être rendu disponible en version papier ou électronique ? »

« Oui, oui, dis-je, mais le projet de Béatrice m’est apparu comme une continuité de ces démarches et j’ai plongé dans celui-ci. Ce genre de projet multiplateforme ne fait pas partie de mes sphères d’activité de prédilection, mais j’ai trouvé très inspirant, et possiblement utile d’y collaborer un peu. Mais je reviens aussi aux projets qui étaient sur la planche à dessin avant ma rencontre avec La fin des milliardaires… on verra bien où ça mènera !… »

Béatrice enchaine : « Ouais, je pense que c’était vraiment une bonne idée d’inviter Gabriel à une de nos rencontres, j’en apprends des choses ! Petit cachottier ! » conclut-elle avec un sourire.

Le jour tire à sa fin, et notre rencontre aussi. Avec le soleil couchant, les rayons de lumière, plus horizontaux, semblent dirigés sciemment pour éclairer la sortie de cet échange mémorable…

Sur l’autel de la confusion,

Le dernier milliardaire déposa sa fortune

La reine s’exclama : « Qu’on le décapite ! »

Et de la stupeur amusée,

Une proclamation s’éleva – d’une seule voix – de la foule :   « Le rêve est mort, vive le rêve ! »

 

La traversée du miroir et ce qu’Alice trouva de l’autre côté. Illustration Sir John Tenniel.

 […] « Maintenant, Kitty, réfléchissons. Qui a fait tout ce rêve ? C’est une question sérieuse, ma chérie, et tu ne devrais pas continuer à te lécher la patte ainsi […] Vois-tu, Kitty, il faut que ce soit moi ou le Roi Rouge. Il faisait partie de mon rêve, bien sûr, mais moi aussi, je faisais partie de son rêve ! […]

À votre avis, qui avait rêvé ? »

Lewis Carroll, La traversée du miroir et ce qu’Alice trouva de l’autre côté (Paris : Édition Générale Française, 2009), page 295. Édition et traduction de Laurent Bury. Illustration Sir John Tenniel.

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2 commentaires à propos de “42. Humanité solidaire, écologique et unifiée : grandes avenues”

  1. Bonjour Benoit. Après avoir lu ton plaidoyer en faveur d’une redistribution équitable des profits des entreprises et d’une éducation à la solidarité et au respect de l’environnement à l’aide des médias de masse, je me suis permis de survoler ce que cela pourrait signifier pour la population que je côtoies quotidiennement en Floride. Dans le complexe sécurisé où nous vivons à Marsh Harbor, il n’y a pas de bacs de récupération. Tous les produits générés par la consommation aboutissent dans le bac des vidanges. Quand nous ne sommes pas en mesure de récupérer quoi que ce soit, les sacs de vidanges se remplissent à la vitesses de l’éclair. J’ai observé que la Floride n’est pas en mesure d’enfouir ses vidanges. Elle les entasse dans d’immenses monticules et récupère les gaz qui s’en échappent. Est-ce moins écologique que les pratiques en usage au Québec ? J’ose croire que oui. Je constate que la Floride ne vit pas sur la même planète que le Québec, même si près de 800 000 québécois y passent une partie de l’hiver. J’aimerais pouvoir faire une recherche sur la gestion des déchets dans un état comme celui de la Floride. Au plaisir !

    • Salut François !
      C’est toujours un plaisir de lire tes commentaires ! 🙂
      J’apprécie tes questionnements et tes actions pour améliorer notre vécu social et environnemental. J’aime particulièrement la candeur et la limpidité de tes propos. Je crois qu’il n’y a pas de meilleures bases possible pour des améliorations que… là où on est.
      Cela peut paraître simpliste, mais je crois qu’il est plutôt rare de rencontrer des personnes qui assument pleinement là où elles sont ; pas juste pour s’y maintenir, évidemment, mais parce qu’il s’agit tout de même de leur situation personnelle et qu’il n’y a pas d’autres fondations possibles pour construire de nouvelles avenues, me semble-t-il…
      Bref, au plaisir, mon ami ! 🙂

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