11. Dorothée ou l’éloge de l’amitié


Dorothée, c’est ma grande amie. Une boule d’amour bien ancrée au sol. Comme une étoile qui ne voudrait pas aller au ciel, car elle considère qu’il s’agit d’une arnaque ! Ma grande amie Dorothée, c’est aussi une travailleuse acharnée. Et comme elle n’a pas d’enfants, elle ne compte pas ses heures et déborde souvent le cadre de l’horaire régulier de son travail. Après plusieurs semaines sans la voir, j’ai enfin rendez-vous avec elle pour un souper allongé de longs échanges comme nous les aimons tant !

Bien assis dans mon petit bistrot de quartier préféré, je l’attends en pensant affectueusement à elle. Je la revois, avec sa présence exceptionnelle. Elle écoute les gens avec une attention et un intérêt palpables. La plupart du temps, lorsque je lui raconte quelque chose, on dirait qu’elle en fait partie et qu’il n’existe plus rien d’autre que mon histoire ! Je me retrouve pris, comme c’est si souvent le cas avec elle, dans un doux piège de générosité sans bornes. Puis, je refais lentement surface, sourire en coin, pour m’enquérir – enfin – de sa vie à elle. Sa vie qu’elle banalise assurément comme si elle n’en valait guère la peine alors que, pour qui la connait un tant soit peu, elle est remplie de douces épopées que l’on peut transposer secrètement en leçons de vie. Bref, mon amie Dorothée, elle est géniale. Géniale et très stimulante ! 😊

Amitié. Photo : Benoît Guérin, 2017. Tableau : Allégorie de l’eau (détail), Jan Brueghel l’Ancien, 1607.

Je dis stimulante, mais lorsqu’elle se positionne en porte-à-faux par rapport à une idée à laquelle je tiens particulièrement, ça vient me chercher et ça m’exaspère ! Nous avons eu des prises de bec mémorables et souvent bien peu agréables, mais enrichissantes et… stimulantes ! En fait, comme je l’adore et que je la trouve remplie de sagesse, ces situations où certaines de nos idées se retrouvent aux antipodes me font beaucoup travailler. C’est comme si cela m’obligeait à améliorer mes idées pour que Dorothée puisse y adhérer, au moins un peu !

Quand nous échangeons au sujet de l’actualité ou même à propos de toutes les situations critiques qui sévissent dans le monde actuel, en général, nous nous entendons à merveille. Lorsque nous abordons les solutions à employer pour diminuer les problématiques qui sévissent dans l’humanité ou concernant l’environnement, nous nous rejoignons encore une fois plutôt bien. Mais lorsque je parle de solutions plus vastes ou plus fondamentales, là, nos chemins se séparent souvent. Quand j’avance des idées liées à ma confiance en l’avenir et en l’humanité, elle reste souvent derrière, bien convaincue de la bêtise beaucoup trop généralisée des humains ! Vous comprendrez peut-être alors que je sois un peu craintif ou hésitant à l’idée d’échanger avec elle sur le projet d’émission multiplateforme de Béatrice… Pourtant, je sais bien qu’entre elle et moi la censure n’a aucune place !

Je regarde l’heure et je constate qu’elle sera bientôt là. Dorothée est un vrai métronome. Toujours à l’heure. Par respect pour l’autre, bien sûr ! Encore une de ses grandes qualités qui me poussent moi-même à essayer d’être meilleur, plus généreux et plus humble aussi.

Le bistrot est presque vide. J’aime bien ces soirs de semaine où les restaurants sont moins achalandés. La lumière d’avril est encore vive à cette heure. Les jours allongent et le printemps s’y faufile. Rares sont les personnes qui n’apprécient pas cette douce période de renaissance où les odeurs se réveillent, les couleurs rejaillissent et les oiseaux chantent de plus en plus ! 😊 

Ci-dessous : Aux oiseaux 1-2-3. Photos: Benoît Guérin, 2018.

17h55. Cinq minutes avant l’heure fixée pour notre rendez-vous. Dorothée est dans la porte, le geste vif et les yeux grands ouverts. Tout sourire, comme d’habitude. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un avec un sourire aussi spontané, systématique, naturel et généreux ! Cela me touche et m’interpelle encore… même après toutes ces années.

On se salue comme de grands amis qui se retrouvent, après une trop longue période sans se voir. Puis, on s’assoit et on se jase comme si on continuait une discussion amorcée la veille. Quelle chance d’avoir une telle amie ! On prend des nouvelles de nos vies respectives. Évidemment, je lui tire un peu les vers du nez. Depuis le temps qu’on se côtoie, je sais bien que sans cela elle va au plus court. Toutefois, lorsqu’elle se laisse aller à me parler de sa vie, elle le fait avec beaucoup d’entrain et j’ai grand plaisir à l’écouter. Elle plonge dans le récit de ces plus récentes activités de travail avec fougue. Puis elle s’arrête et je la relance concernant ses loisirs des dernières semaines. Elle replonge, avec autant de passion, en me racontant ses rencontres et activités. Cette façon qu’elle a d’apprécier ce qu’elle vit, de se trouver chanceuse ou encore de faire ressortir le positif de chaque personne impliquée et des situations vécues, c’est tellement rafraîchissant !😊

Notre serveuse s’approche attentivement et lentement, soucieuse de ne pas nous déranger. Son arrivée nous permet de ralentir un peu et de reprendre contact avec le charmant bistrot qui nous accueille !… Un dernier coup d’œil au menu et nous finalisons les commandes. Cet intermède nous permet d’effectuer une transition vers les sujets d’actualité de l’heure. Dorothée est une mordue d’actualité. Elle lit quotidiennement ses chroniqueurs et chroniqueuses préférés. Elle explore et approfondit la plupart des enjeux sociaux ou environnementaux, et ce à des sources diversifiées. Je trouve nos discussions sur ces propos très fécondes et fort inspirantes.

Le repas est agréable, et ce beaucoup plus grâce aux fruits de nos échanges qu’aux saveurs particulières des plats dégustés. Ça fait vraiment du bien de se retrouver et on ne se gêne pas pour le dire !

L’ardeur de nos échanges autour de l’actualité s’atténue doucement, comme si elle s’écoulait en pas de deux avec notre appétit, au fil du repas. Dans l’espace qui se créé ainsi, le projet d’émission de Béatrice refait surface en moi. J’hésite un peu, car je sais bien qu’il s’agit là d’un type de terrain de jeux que nous ne partageons pas avec autant d’aisance. Puis, je me lance : « Faut que je te parle de quelque chose. » J’expose alors les grandes lignes du projet de Béatrice et des échanges que nous avons autour de celui-ci. Je déroule tout cela à un rythme trop rapide qui est dicté, évidemment, par la crainte que j’ai de l’éventuelle rétroaction. Après avoir décliné sans trop de dommages, et peut-être même avec succès, le thème principal visant la fin des milliardaires, je me lance à rebours dans l’explication du sous-thème qui vise la mise en place graduelle d’une humanité solidaire, écologique et unifiée. Je dis à rebours, car j’insiste d’abord sur la quête écologique et solidaire, à laquelle je sais que Dorothée adhère pleinement. Puis je reviens, avec courage (!), sur la mise en place graduelle de l’humanité unifiée et… je demande : « Qu’est-ce que t’en penses ? »

L’humanité unifiée : un chemin bien plus qu’une destination

« Tu sais bien ce que j’en pense de l’unité mondiale, me répond Dorothée. Nous ne sommes même pas capables de nous entendre ici, dans notre pays, alors imagine à l’échelle de la planète ! Et pire encore, tu imagines notre premier ministre à la tête de toute l’humanité ? », me lance-t-elle comme s’il s’agissait-là d’une énormité innommable.

J’enchaine alors rapidement : « Bon, bon, on se calme, l’émission multiplateforme ne prétend pas connaître la formule qu’une telle gouvernance mondiale prendrait. Béatrice parle seulement d’être “en route vers” l’établissement d’une humanité unifiée, elle ne cherche pas à établir une telle unité à court terme et elle sait très bien aussi que les pays devront toujours garder une complète autonomie sur des sujets fondamentaux comme la culture ou la langue. Il s’agit là d’un grand projet ou d’un rêve qui vise à remplacer celui d’être milliardaire. Avoue que c’est aussi peu probable de viser à devenir milliardaire, mais c’est pas mal plus dommageable pour les autres !… »

« Ça, c’est évident, répond-elle ». En ce qui concerne les folles richesses, on se rejoint parfaitement. Elle aussi trouve impensable l’actuel fossé entre les riches et les pauvres qui se creuse sans cesse, à notre époque. J’en profite donc pour lui préciser les rouages envisagés par Béatrice pour aborder l’éventuelle mise en place d’une humanité unifiée : l’élaboration de valeurs communes autour desquelles se rallier, le libre arbitre de l’équipe concernée pour choisir les avenues secondaires à emprunter, les moyens électroniques pour inscrire et mettre à jour les intéressés, etc. En terminant ces explications, je regarde Dorothée (un peu craintif, je dois admettre !), en attente d’une réaction…

Elle consent : « J’admets qu’une telle démarche, moins axée sur un but à court terme que sur la contemplation d’un idéal à long terme, pourrait être agréable à suivre dans une émission bien fignolée. Est-ce que cela contribuerait à changer les chose? Peut-être, pourquoi pas… » 

Ouf ! Ce n’est pas banal, car Dorothée est profondément allergique à tout ce qui n’est pas ancré dans la réalité concrète ou clairement réalisable. C’est rare que je plonge avec elle dans le terrier du lapin. La plupart du temps, elle garde les pieds bien sur terre et moi je descends autant que possible vers les perspectives merveilleuses… On jase alors d’un étage à l’autre en tirant doucement, chacun de notre côté, comme s’il s’agissait d’une souque à la corde un peu décalée !…

Je prends bonne note de la réaction de Dorothée. Ça peut être utile au projet de Béatrice. Il y a en effet une bonne différence entre le fait d’être en route vers une humanité unifiée et celui de prétendre l’établir rapidement.

Après cette parenthèse de discussion plus vive, nous laissons les échanges se replacer comme un fleuve qui retrouve son calme après quelques remous… Les grands cours d’eau représentent vraiment très bien la relation entre Dorothée et moi : il y a parfois des virages abrupts et même des courants contraires, mais la rivière ne sort jamais de son lit et on se retrouve toujours, complices et contents comme l’eau qui coule, inextricablement… 

BonusVoir un ami pleurer (4:57)une chanson de Jacques Brel interprétée ici par Dan Bigras, Luce Dufault et Garou, lors du Show du refuge en 2001.

Le Saguenay. Photo : Benoît Guérin, 2011.

 Chapitre précédent                            Chapitre suivant 


4 commentaires à propos de “11. Dorothée ou l’éloge de l’amitié”

  1. Bonjour Benoît. Quelle chance tu as d’avoir une amie comme Dorothée. Tu la qualifies de géniale et de stimulante. Il n’est pas nécessaire d’être toujours en accord avec de telles personnes. Il s’agit plutôt de regarder ensemble vers la même direction pour s’enrichir mutuellement dans nos perceptions de la réalité. L’amitié que tu vis avec Dorothée me fait penser à l’amitié que je partage avec mon beau-frère depuis près de cinquante années. Nous avons été pensionnaires ensemble pendant sept années. C’est un peu grâce à moi qu’il a rencontré ma sœur et qu’elle est devenue sa femme. Nous ne sommes pas toujours d’accord dans nos perceptions de la réalité, mais nous acceptons de nous déranger dans le respect de nos différences. C’est toujours agréable de le revoir et d’échanger avec lui. C’est un ami qui s’inscrit dans la durée. Je considère cette amitié comme un bien précieux
    Au plaisir de lire tes futurs chapitres.

    • Cher François,
      Nous sommes bien choyés en effet, mon ami!
      Tes observations claires et à-propos, ton authenticité et ta plume agile font de toi un oiseau rare avec lequel j’apprécie beaucoup les échanges réguliers qui ont lieu ici! 🙂
      Au plaisir

  2. Cher Benoît,
    Merci pour ce beau portrait d’amie et ce rappel de la chanson de Brel particulièrement belle et poignante. Moi aussi je cale un peu sur l’expression « humanité unifiée ». Sans doute parce que je révère la diversité en bonne biologiste de formation et aussi sans doute parce que j’ai eu à vivre dès l’enfance dans un creuset culturel complexe, difficile à vivre mais générateur et fascinant de richesse. En gros, je fais l’équation unifié=non diversifié=mort ;-). Je pense que nous sommes par définition irréconciliables (homme et femme itou) et que nous pouvons seulement nous entrecroiser, nous rassembler par affinités, négocier des alliances temporaires ou à plus longue échéance et que cette unité, ce faire communauté ne se fait pas seulement entre humains mais avec plusieurs autres espèces à commencer par notre microbiote. Dans la suite de Pablo Servigne et avant lui Kropotkine, je crois que l’entraide plus encore que la compétition est une force majeure à l’oeuvre dans le monde du vivant et qu’on irait tous mieux si on arrivait à intégrer davantage cette réalité dans nos imaginaires. Bref de mon point de vue, s’il s’agissait de s’unifier ça serait avec l’entièreté du monde vivant qu’il faudrait le faire. Les humains prennent bien trop de place à l’heure actuelle. Je suis allée suivre une formation sur l’interculturalisme récemment et l’image pour expliquer qu’il était difficile de s’entendre et de s’acculturer jusqu’au bout était celle de l’arbre. On peut bien changer de ramure mais quand on arrive au tronc et aux racines (les valeurs et croyances ancrées depuis l’enfance) c’est autre chose. Cela dit je crois que nous avons des problèmes mondiaux qui nécessitent qu’on puisse se considérer tous comme des habitants fragiles et interconnectés du même vaisseau terre et que nous pouvons nous connecter profondément ensemble sur la base de ce constat et de la difficulté d’affronter nos gros problèmes. Je l’ai vu à l’œuvre dans Ulab et c’était très réconfortant.

    • Salut!
      Je suis bien d’accord qu’il ne faille surtout pas essayer “d’uniformiser” l’humanité. Lorsqu’on parle de l’humanité unifiée, il est plutôt question de s’entendre simplement sur quelques valeurs de base essentielles à notre survie : solidarité, respect de la nature et paix, par exemple.
      Bien sûr, la vie doit demeurer le plus libre possible pour garder toutes ses couleurs qu’on aime tant. Mais à une époque où l’humanité est tellement puissante technologiquement, il paraît très hasardeux – sinon très dangereux – de ne pas fixer quelques règles de base visant à préserver le vivant et à assurer un minimum de ressources pour chacun et chacune.
      Nous détruisons plus vite et largement que jamais! La planète ne fournit plus! Les batraciens, les félins et les milieux humides font évidemment partie de l’équation essentielle à la vie sur la Terre, mais ils ne font pas plus partie de la solution à implanter pour cesser l’actuelle destruction qu’ils ne prennent part à la problématique, n’est-ce pas?
      L’humanité unifiée m’apparaît donc une aventure très exigeante et délicate certes, mais… essentielle et potentiellement passionnante! 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*