15. Séquoias géants, café équitable et incursion politique


Je pense à tous ceux aux prises avec les conséquences des inondations d’avril… Certains doivent même continuer de travailler, en plus d’assumer les réparations de leur demeure, les soucis d’argent et la fatigue qui s’accumule. Ils sont pris – comme je l’étais, il y a peu de temps – avec des tâches et un horaire souvent très exigeants, voire… trop exigeants.

Je suis bien au chaud dans mon foyer, travaille à mon rythme, prends le temps de me détendre, insère des moments de méditation et d’exercices à mon horaire : tout ça favorisant l’intuition et la clarté des idées, en plus de maximiser la forme. Un luxe rare auquel bien peu ont accès…

La sonnette retentit. Une livraison de colis ? Un colporteur ? J’ouvre la porte, un peu méfiant : c’est Réal ! Mon chum-voisin, nouveau retraité, que je n’avais pas croisé depuis trop longtemps.

« Salut mon Réal ! Rentre, mon ami. Ne reste pas sous la pluie. » Je le débarrasse de son manteau et de son parapluie et en avançant dans le logement nous échangeons quelques paroles chaleureuses comme deux vieux chums contents de se retrouver…

Des géants à venir et de ceux d’hier

Nous nous installons sur la grande table de la salle à manger. Réal regarde autour d’un air inquisiteur et me lance : « Où sont tes petits séquoias ? Est-ce qu’ils ont passé l’hiver ? »

Content de la question, je lui fais le topo complet de la situation : « À la fin de l’automne passé, j’en avais placé trois en terre, dans leur petit pot, en avant de la maison. Ils sont tous morts et pas juste un peu ! J’en avais planté trois autres, parmi les plus gros, à différents endroits ensoleillés et il y en a deux dont l’avenir est incertain et le troisième a été enseveli par des rénovations de maison inattendues. Quant aux bébés séquoias gardés à l’intérieur, chez moi ou chez des amis, ceux qui étaient à des endroits assez chauffés sont morts ou à tout le moins très séchés. Deux des plus petits bébés séquoias gardés à l’intérieur, mais à des endroits ensoleillés et plus frais, sont toutefois encore bien vivants ! 😊»

Pointant un pot allongé où de petites pousses montrent le bout du nez, j’enchaine : « Je ne désespère pas. J’ai planté, avec un succès très mitigé, de nouvelles graines gardées au frigo durant la dernière année, mais je compte bien en racheter de nouvelles au début de l’hiver pour relancer le projet. Ma blonde m’a fait réaliser que les petits séquoias pourraient probablement passer leurs premiers hivers, bien au frais et au soleil, entre nos fenêtres qui sont doubles et c’est là une autre piste fort prometteuse ! Il vaudrait probablement beaucoup mieux que les séquoias se développent une constitution plus robuste avant de faire face aux aléas de nos hivers. »

Cette partie de nos échanges me rappelle soudainement Henri David Thoreau et son livre Walden qui raconte un passage de sa vie : deux ans, deux mois et deux jours dans une cabane sur le bord d’un étang entouré de forêt ! Il y fait notamment de longues et très précises descriptions des éléments de la nature avec lesquels il se familiarise alors. Cet ouvrage est souvent cité comme ayant inspiré les mouvements de simplicité volontaire et ces façons de vivre où l’on ne consomme que l’essentiel, afin de mieux goûter aux plaisirs de la vie, comme le suggère le courant philosophique, souvent mal interprété, de l’épicurisme. Thoreau est aussi l’une des sources d’inspiration principales de la désobéissance civile qui suggère une résistance pacifique, mais active aux injustices sociales. Gandhi et Martin Luther King ont appliqué avec beaucoup de panache et d’efficacité ces principes. Vous comprendrez que je me faisais un devoir de présenter à mes élèves ce personnage plus grand que nature qui défia, entre autres, les lois civiles de l’impôt de son époque afin de protester contre l’esclavage alors en vigueur.

Ci-dessous : Autour de la cabane. Photos: Benoît Guérin, 2018.

Qu’aurait pensé Thoreau de ma juvénile tentative d’introduire les grands séquoias dans mon coin de Terre ? Lui qui avait une telle affection pour le règne végétal et la vie sauvage, qu’aurait-il pensé de la tiédeur avec laquelle nous aménageons aujourd’hui les végétaux dans nos villes ? Par exemple, ma ville et des municipalités alentour interdisent la vente des peupliers deltoïde dans les pépinières. Pourtant ces arbres sont parmi les plus admirés, là où ils poussent, atteignant très rapidement de grandes dimensions. Rien à voir avec la longévité et la stature des séquoias géants, mais tout de même le plus imposant représentant de la gent feuillue dans ma région ! On en avait autrefois maladroitement planté sur les bords de rue, là où leurs racines défont les trottoirs, mais aujourd’hui personne n’en plante, même plus dans les grands parcs où ils seraient tellement appréciés. Quelle frilosité horticole, notre capacité d’émerveillement face à la nature s’est-elle effritée avec notre confinement progressif dans les villes ?

Au fil des années où j’enseignais, il m’est apparu évident que ceux et celles que l’on considère sages avaient deux caractéristiques principales : des façons de vivre liées au plus grand bien-être de tous et la capacité d’émerveillement. Les rares personnes qui sont perçues comme étant des sages ont souvent une allure semblable, où s’amalgament, dans une formule improbable et très attirante, un vieillard sans âge et un enfant d’une franchise rafraîchissante !

L’étiquette équitable

J’offre un café latté à Réal et il s’empresse de l’accepter, tout en me piquant un peu : « Combien d’esclaves ont travaillé pour ce café ? » Je le rassure sur la provenance de mon mélange maison : « La saveur est importante, mais la provenance l’est tout autant. Je me fais un devoir d’acheter mes cafés certifiés équitables. Ça m’évite le petit arrière-goût d’amertume, si tu vois ce que je veux dire ! »

« Ces produits ne sont pas toujours aussi équitables qu’ils le disent, non ? » enchaine-t-il.

Encore une remarque à cette enseigne ! « Tu sais Réal, l’important c’est d’au moins essayer. Je me suis déjà renseigné et les communautés défavorisées produisant des produits certifiés équitables bénéficient largement de ce procédé. Je sais bien qu’il y a des exceptions et des fraudes, là comme ailleurs, mais cela ne m’empêche pas de faire au mieux de mes connaissances. D’ailleurs, un de mes fournisseurs de café équitable est tellement près des producteurs auxquels il est associé qu’il se rend régulièrement dans les communautés correspondantes et y a tissé des liens très étroits. »

Le repas. Paul Gauguin, 1891.

Réal ne me relance pas. Il a un petit sourire en coin et j’ai bien l’impression qu’il me tirait plutôt la pipe… Il enchaîne simplement en me racontant un peu sa vie de nouveau retraité, plutôt dénudée, et ce à son plus grand bonheur ! Loin des exigences de son travail encore très vives à sa mémoire, il apprécie particulièrement de choisir ses activités, à son rythme, selon ses goûts.

Je suis bien content pour lui et cela me rappelle encore cette situation privilégiée dans laquelle je me trouve aussi. Tout cela me rend à la fois très content et un peu triste… Réal me sort de ma torpeur en me lançant : « Et toi ? Comment vas-tu ? Qu’est-ce que tu fais de bon ces temps-ci ? »

Petits pas politiques en terrain solidaire et écologique

Je lui parle de ma toute nouvelle incursion dans un parti politique qui a un programme très proche de mes convictions : « Ce parti n’a que quelques députés élus pour le moment, mais j’aime beaucoup leur façon très authentique de faire de la politique. Authentique et bien fondée, je dirais, car ils placent au cœur de leurs préoccupations et de leurs engagements le bien-être de tous et le respect de l’écologie. Il me semble tellement qu’il n’y a pas d’autre raison de faire de la politique ! Mais à notre époque de néolibéralisme à tout vent, bien peu d’organisations politiques osent proposer des solutions ne favorisant que des activités respectueuses de l’environnement où la richesse résultante est répartie de façon équitable. Et lorsque de telles formations politiques voient le jour, elles n’arrivent pas à prendre le pouvoir et à édifier – graduellement et habilement – cette société aux nouvelles façons de faire beaucoup plus viables et satisfaisantes pour la très grande majorité. Alors, j’ai décidé d’aller jeter un coup d’œil d’abord, pour mieux comprendre leur fonctionnement : je fouille leurs documents, j’ai suivi une formation d’introduction et je vais bientôt assister à quelques assemblées. Ensuite ? On verra bien… »

« Tu ne chômes pas à ce que je vois… » dit Réal, un peu surpris. « Et Béatrice, tu la vois encore ? » De toute évidence, il n’est pas au courant du voyage en pays nordiques de Béatrice ; je lui dresse un peu le tableau en lui précisant qu’une prochaine rencontre est prévue peu après son retour, dans quelques semaines.

Escapade nordique. Photo : Benoît Guérin, 2007.

Nous poursuivons la discussion en échangeant sur les vacances d’été que nous envisageons de part et d’autre. Nous partageons aussi un peu autour de notre appréciation commune de la végétation qui éclot tout autour, en ce printemps détrempé qui se dévoile très lentement…

Il me semble que cette rencontre impromptue, au beau milieu du jour, a ramené le soleil dans la journée. Quel bonheur ! 😊

La vigne rouge. Vincent van Gogh, 1888.

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6 commentaires à propos de “15. Séquoias géants, café équitable et incursion politique”

  1. J’ai un peu de difficulté avec la simplicité volontaire. Chose certaine, quand on est en couple, les deux personnes doivent partager la même philosophie au regard de la simplicité volontaire, car cela peut être source de friction peu utile. C’est un peu la même réalité avec le produits équitables, surtout si un des membres du couple partage la méfiance de ton ami Réal et considère que des fraudes sont fréquentes au regard des produits identifiés comme équitables. Je lis toujours tes chroniques avec intérêt et je les commente régulièrement quand le temps me le permet. Au plaisir !

    • Salut François,
      De mon côté, j’apprécie beaucoup te lire et échanger un peu avec toi au fil des chroniques! 🙂
      Pour ce qui est des produits équitables, je ne saurais trop te recommander le petit vidéo d’Équiterre (un organisme bien de chez nous!) qui parle du chocolat équitable et dont je place le lien ici : Pareil pas pareil. Ce n’est qu’un exemple, mais il est assez éloquent. Évidemment, il y a sûrement de malheureux cas de fraudes à l’occasion, mais n’est-ce pas aussi le cas de tout ce que l’on consomme sans trop en faire de cas par ailleurs?…
      Quant à la simplicité volontaire, il faudra en reparler ensemble, car le sujet est vaste et fertile. Il va de soi que la vie de couple est aussi un vaste champ fertile qui peut parfois entrer en dialogue avec le sujet! 🙂
      Au plaisir et à bientôt j’espère, mon ami!

  2. Un jour quelqu’un m’a dit – à mon grand étonnement – que les peupliers deltoïdes étaient les seuls arbres qui ne pouvaient pas se planter. Ils devaient absolument pousser tous seuls. Pas de trace de ça sur internet mais c’est tout de même étrange qu’ils n’en aient pas du tout dans les pépinières municipales…

  3. Salut Pascale,
    Un peuplier deltoïde a été planté il y a quelques années non loin de chez nous. Il pousse à grande allure, comme tous ces congénères, et il est magnifique! 🙂 Il est sur le terrain d’une genre de résidence de personnes âgées et je n’ai aucune idée de l’endroit où ils ce sont procuré cet arbre.
    Quant au fait qu’on ne le retrouve pratiquement dans aucune pépinière, je crois bien qu’il y a interdiction d’en planter – et peut-être d’en vendre – dans de nombreuses villes de notre région. Quelle tristesse! 🙁 Je veux bien qu’on interdise d’en planter près des structures urbaines, mais l’interdiction généralisée est vraiment pathétique, n’est-ce pas?
    À+

    • Il faudrait en avoir le cœur net et chercher à savoir pourquoi. À l’occasion je vais essayer d’en savoir plus. Je rêve de mieux documenter l’histoire de nos arbres familiers et leur relation avec nous les humains.

  4. Salut Pascale,
    Si tu trouves quelque chose à propos de ces honteuses interdictions de vente de peupliers deltoïdes, tiens-moi au courant, ça m’intéresse…
    Merci pour le petit retour de message! 🙂
    Au plaisir!

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